Sunday, August 24

A ces dix soldats. Trop jeunes.

Cela fait maintenant quatre mois qu'elle ne louperait pour aucune occasion le journal télévisée de la 2. Matin, midi, et soir. Comme des Dolipranes, qu'elle prendrait pour calmer la douleur de l'avoir vu partir. Son poste de radio est branché sur France Info pour les heures qu'elle passe dans sa voiture ou au bureau. C'est sa morphine à elle. Quand elle entend "Afghanistan", elle sursaute. Pays maudit pour lequel son amant la quitte, pour lequel son amant s'en va, pour lequel son amant combat.
Amant. C'est que le problème commence. Ce n'est pas une question de fesses, ni de femmes et d'enfant ou d'être seconde. Ce n'est pas son genre. Ce n'est pas leur genre. C'est plutôt une question de timing. De mauvais timing.

Ils s'étaient vus le dernier soir avant son départ. Premier dîner. Dernier dîner. L'histoire aurait voulu un point. Le destin en a préféré trois. Ils ne se sont rien promis, rien jurés. Juste aimés. Secrètement au début. Le round d'observation. Puis l'invitation. Le repas dans un restaurant trop chique. Il lui a expliqué qu'il partait. Qu'il l'aimait depuis presque toujours, mais qu'il ne voulait pas s'engager. Qu'il n'écrierait pas, qu'elle n'écriera pas. Qu'ils se verraient qu'en il rentrera. "Si je rentre !" Avait-il ajouté en souriant moqueusement. Elle l'aurait giflé. Mais elle a préféré s'abandonner dans ses bras pour une dernière fois. Pour la première fois.

Et depuis, plus rien. Cette souffrance de n'être qu'une maîtresse sans le droit aux nouvelles de l'être aimé. Savoir que, s'il lui arrive quelque chose, elle sera informée en même temps que tout le monde l'attriste, la révolte. " Il me condamne à être tout le monde", se répète-elle, "il me condamne à être tout le monde, mais il me disait unique. Il veut mon bonheur, mais je ne peux être heureuse sans le savoir sauf." Sa décision l'avait blessé. Réduite à une simple inconnue, elle se sent trahie. Mais elle continue à l'attendre. A avoir ce pincement au cœur, ces frissons, cette crainte lorsque le nom de ce pays centre asiatique était évoqué. A être en contact permanent avec le plus d'information possible sur cette guerre qui se déroule à des milliers de kilomètre de France. Pourtant il ne lui a rien promis. Et elle n'attend rien. Sauf l'absence de nouvelles. Deux mois. Il en a encore pour deux mois. Elle en a encore pour deux mois. Deux moi de peur, de crainte. De souffrance. Après, il rentrera. Pour une quinzaine de jour. Histoire de voir la famille. Mais elle ?… Se souviendra t-il de Sacha, la secrétaire du troisième ?

Mardi 19 Août. Elle allume sa télévision à 19h58, comme toujours pour ne pas rater les titres du journal. Aujourd'hui, elle s'en veut. Elle s'en veut d'avoir eu cette panne de voiture et n'avoir pas pu écouté la radio. Elle s'en veut de n'être pas rentré à midi pour voir l'édition de 13h. Elle s'en veut de n'apprendre que maintenant la mort de dix soldats français lors d'une embuscade en Afghanistan. Le nom d'un régiment est donné. Mais elle ne connaît pas celui de son soldat. Un numéro vert a été mis en place "pour les familles des militaires présents en Afghanistan". "Mais je ne suis pas sa famille" se dit-elle, avant de fondre en larmes. Parce qu'elle ne le verra peut-être plus. Parce qu'elle ne sera jamais s'il y est vraiment resté. Parce que voilà où ça mène de l'aimer, lui, et ses grands airs. Parce qu'elle ne le connaît même pas. Parce qu'elle croit si bien le connaître. Parce qu'ils n'ont pas eu le temps de se connaître. Parce qu'elle n'est sure de rien. Elle ne sait rien, en fin de compte. Elle ne sait pas s'il y est resté. Où il est. Dans un avion pour la France, allongé dans un cercueil ? Ou bien sur ces deux jambes, bel et bien vivant, patrouillant dans les rues de Kaboul ? Elle ne sait plus où elle en est. Elle ne sait plus si elle doit encore y croire. Si elle doit croire qu'il est encore vivant. Si elle doit croire en eux. Si elle doit croire qu'un jour ils se reverront. Elle voudrait y croire. Elle voudrait avoir un élément pour y croire. Mais ce soir, les seuls éléments qu'elle a, c'est le journal télévisé. Et sa nouvelle. Cette nouvelle qui la retourne complètement. Cette nouvelle qu'elle redoutait. Il ne lui reste plus qu'à attendre. Attendre des nouvelles meilleures. Alors elle va se coucher. Dormir. Du moins essayer. Parce qu'elle n'est pas sure de trouver le sommeil ce soir.
Durant la nuit, des images par centaines lui sont passées devant les yeux. Lui là-bas, lui avec elle, lui au bureau. Lui. Lui qu'elle a peut-être perdu, sans jamais l'avoir obtenu. Elle s'est finalement endormi, au milieu de la nuit, dans des draps trempés. Et s'est réveillé en même temps que le soleil. Les yeux rouges, et une boule à l'estomac, elle regarde son portable. Les réflexes sont toujours là, même dans les temps les plus durs. Et les habitudes les plus vieilles sont les meilleures.
Un nouveau message. De Tim. "Je rentre le 24. On se voit chez moi ? Toi, une bonne bouteille de vin, mon bras dans une écharpe et mes grands mots ? Je viens te chercher devant chez toi. On dit 19 heures ? Tu m'as manqué C. Jamais plus je ne te quitterais"

2 comments:

Jackie said...

l'anarchie reste gagnante dans ce genre de combat car un anarchiste ne doit rien à son pays. Soyons rebelles :). J'ai commencé à lire ton texte un peu déstabilisée par le thème sans vraiment savoir pourquoi, j'ai finis les larmes aux yeux. Toi tu es douée pour écrire. Toi.

Bisous
Tu me manques (beaucoup trop).

Jackie said...

“ L’obéissance est le couteau qui égorge la volonté de l’homme. St Joseph de Cupertino